L’agriculture urbaine : avant tout une évolution sociétale

Avertissement : cet article est plus long que ceux habituellement publiés sur ce blogue. Le sujet présenté ici nécessitait un texte plus fouillé. Bonne lecture

En horticulture, nous vivons actuellement une « évolution », comme il s’en est passé déjà plusieurs au cours des siècles. Le développement de l’horticulture comestible et plus largement de l’agriculture urbaine (et aussi de l’horticulture environnementale) s’inscrit dans une longue évolution des sociétés et des mentalités. Démonstration!

Regarder dans le rétroviseur

Vous l’ignorez sûrement, mais je suis un féru d’histoire. Pour moi, l’histoire est un moyen de comprendre d’où nous venons, mais surtout où nous nous dirigeons. De faire la différence entre de simples tendances et de profonds changements de société. Aborder l’histoire des jardins sous l’angle sociétal permet de donner une perspective intéressante aux profondes transformations que vit aujourd’hui l’horticulture (mondiale et pas seulement québécoise). Pour moi, l’horticulture a toujours été influencée par les grands courants de pensée et même la politique. Tout comme les autres formes d’art, c’est un art incarné, reflet de la société où il s’exprime. Hier une vision, aujourd’hui une expression végétale des grands enjeux de sociétés.

Bref, regarder dans le rétroviseur de nos sociétés occidentales permet de mieux apercevoir, appréhender, déchiffrer la route qui se déroule en avant de nous.

En marche depuis près de cinq siècles

On peut dire que chaque siècle a connu son style de jardin.

Au 17e siècle c’est la tentative de contrôle de l’homme sur la nature qui s’exprime. Le jardin à la française traduit cette tentative de contrôle, mais aussi la toute-puissance du roi qui règne sur ces sujets. Seul le roi peut avoir le plus beau, le plus taillé (le contrôle sur la nature) et le plus grand (il est au-dessus de tous) jardin. À l’époque seules les familles royales et la haute noblesse ont des jardins. Le peuple, tant bien que mal, se nourrit des lopins de terre auxquels ils ont accès.

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Au 18e siècle, sous l’influence d’une nouvelle philosophie basée sur la connaissance, la science et les échanges intellectuels (plutôt que la superstition et l’intolérance et l’aveuglement religieux) apparaît le jardin à l’anglaise. Il s’agit en fait d’une représentation du paradis terrestre. D’une libération de l’hégémonie royale qui prend la forme politique des révolutions anglaise, américaine puis française. Non seulement les monarques et les hauts nobles y ont accès, mais aussi toute la noblesse.

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Au 19e siècle, face au double problème que représentent l’insalubrité des villes et la pollution créée par la révolution industrielle, les villes se transforment profondément. On y crée des parcs publics afin que les citoyens puissent aller y respirer un air pur. À cette époque, pour la première fois dans l’histoire de l’horticulture, le peuple a accès au jardin. Les jardins ne sont plus réservés à l’élite. C’est un premier pas vers la démocratisation. Dans le même temps, de plus en plus de bourgeois créent des jardins autour de leurs résidences. À la fin du siècle, on voit aussi apparaître les jardins ouvriers. Ces jardins communautaires, que l’on nomme aussi jardins familiaux, sont le plus souvent un complément alimentaire pour des familles pauvres. Ils joueront un rôle de premier plan lors de la Première Guerre mondiale.

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Le 20e siècle sera celui de la démocratisation. Les destructions massives de bâtiments en Europe après la Deuxième Guerre mondiale et une richesse accessible à un nombre de plus en plus grand d’individu vont profondément transformer la société. Les gens deviennent propriétaires. Les plus jeunes (les babyboumeurs), dans le but de s’éloigner des potagers de substance créés pendant la guerre, se tournent vers des jardins ornementaux. Chaque parcelle devient le symbole de la réussite, une forme d’accession à un statut élevé dans la société. C’est aussi une recherche de paix et de sérénité par le beau et l’esthétique après un début de siècle marqué par deux guerres mondiales et plusieurs guerres régionales qui ont fait des millions de morts.

Ce rapide tour d’horizon montre bien qu’au court des siècles le phénomène de la démocratisation s’est accéléré.

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 Les germes du changement

Au cours des siècles, les éléments qui ont marqué positivement la société ont aussi été accompagnés de composantes négatives. Par exemple, l’autoritarisme dépensier du 17e siècle à mener aux révolutions du 18e siècle. Les excès dans les conditions de travail désastreuses ont amenés par la révolution industrielle ont provoqué les premiers mouvements sociaux du 19e siècle.

Le 21e siècle ne fait pas exception à la règle. Les changements de société que nous vivons sont initiés par les grandes tendances du 20e siècle. On peut en citer trois principalement : la mondialisation, l’accession à la propriété, et les changements (dérèglements) climatiques ainsi que l’agriculture moderne et l’environnement.

La mondialisation

Si elle a toujours existé (c’est ce que faisaient les explorateurs aux 17e et 18e siècles) au cours du 20e siècle, elle a connu une accélération foudroyante (avec l’augmentation de la rapidité des déplacements, aussi bien physiques que virtuels). Cette mondialisation a entrainé à la fois la création d’entreprises tentaculaires (les multinationales) et une concentration de la richesse entre une toute petite élite (le fameux 1% qui détiendrait un patrimoine financier plus important que les 99 % restants). Pas étonnant donc que les premiers à s’intéresser à l’agriculture urbaine soient les altermondialistes (mouvement s’opposant à la mondialisation économique de type néolibéral et proposant diverses solutions de remplacement). Un mouvement basé sur la solidarité, la justice sociale, la justice économique, la démocratie, la protection de l’environnement et les droits de la personne.

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L’accession à la propriété

Si, d’un côté on peut s’en réjouir, il faut quand même noter que ce phénomène est largement responsable de l’individualisme. Aujourd’hui, chacun rentre chez soi et « défends » jalousement sa propriété. On est loin du village qui éduquait les enfants.

La réponse des jeunes générations à cet individualisme est une recherche du bienêtre collectif et d’une vie communautaire intense.

Les changements (dérèglements) climatiques

Les phénomènes climatiques de plus en plus nombreux et violents auront de plus en plus d’impacts (négatifs et positifs). Il faut repenser les villes (comme au 19e siècle), mais cette fois-ci pour les rendre plus résilientes, plus sécuritaires, pour permettre aux citoyens de recouvrer rapidement la paix et la sérénité. De plus, en même temps qu’il faut « lutter » contre les changements climatiques, il faut s’y adapter.

La production et l’achat local, notamment de nourriture, sont des voies qui s’offrent à nous.

L’agriculture moderne et l’environnement

Après la Deuxième Guerre mondiale et ses famines, il fallait trouver un moyen de nourrir rapidement les survivants. On a donc développé l’agriculture moderne qui a eu des effets bénéfiques. Comme souvent dans les situations d’urgences, on n’a pas évalué les impacts négatifs des décisions. Disparation des milieux humides, des forêts, utilisation de pesticides, effondrement des colonies d’abeilles, etc. sont aujourd’hui à l’ordre du jour. Quand la mondialisation a rencontré l’agriculture moderne, les dérives se sont multipliées. Aujourd’hui de plus en plus spécialistes s’entendent pour dire que l’agriculture moderne n’est pas efficace.

De plus bien des experts considèrent que l’arrivée des OGM sur le marché a été le déclencheur d’un questionnement des jeunes générations : « Qu’est-ce que l’industrie agricole mets dans notre assiette? »

La réponse à cette question est de cultiver soi-même ses légumes, ou pour le moins d’encourager les microfermes biologiques (celles qui produisent les paniers bios). C’est aussi de pratiquer une agriculture plus respectueuse de l’environnement.

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Une évolution lente d’une partie de la société

Quand on appréhende les changements sociétaux, il ne faut jamais oublier deux éléments.

Le premier c’est que ces changements ne sont pas une démarche de toute la société. Cette situation est due au fait que les générations se chevauchent et que même à l’intérieur d’une génération tous n’ont pas les mêmes intérêts, les mêmes visions, les mêmes besoins ou les mêmes attentes. Dans la réalité, ces changements s’impriment dans la société soit parce qu’une majorité y adhère, soit par que les influenceurs ont beaucoup… d’influence.

La deuxième c’est que ces changements sont le fait sur le long terme. Il s’agit le plus souvent d’une longue évolution (comme nous le montre l’histoire). Il n’y a pas de véritables ruptures (seulement des dates emblématiques).

Les « valeurs » évolutives de nos sociétés

En partant des constats faits précédemment on peut dégager des éléments importants pour les générations à venir, et par le fait même pour l’horticulture du 21e siècle : la solidarité, la justice sociale, la justice économique, la démocratie, la protection de l’environnement, le respect des droits de la personne, la recherche du bien collectif, la production et l’achat local de produits sains et éthiques.

Et l’agriculture urbaine dans tout cela?

Elle répond en fait à toutes les valeurs évolutives de notre société. Le modèle d’agriculture urbaine qui est en train de se mettre en place correspond à ces nouvelles manières de vivre ensemble : la justice sociale, le respect des différences, la protection de l’environnement, la recherche du bien collectif, la production et l’achat local de nourriture saine et éthique.

L’agriculture urbaine est donc bel et bien un changement de paradigme, d’idéal, de références, de balises ou de guides. Il ne s’agit pas d’ajouter quelques plantes comestibles dans une platebande ou à cultiver des légumes en pots. C’est beaucoup plus profond, ancré, durable que cela. Une manière d’interagir dans l’espace tout à fait nouveau… en pleine continuité de l’évolution de la société.

Pour preuve, alors que depuis des années les industriels répètent que l’agriculture biologique (un changement radical aussi bien dans les méthodes de production que de distribution) ne peut pas faire vivre des milliards d’humains, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (plus connus sou le nom de FAO) écrivait récemment que : « Les documents et les expériences concrètes montrent que l’agriculture biologique a le potentiel de nourrir la planète si certaines conditions sont réunies. » Rappelons ici qu’agriculture biologique et agriculture urbaine et périurbaine (microfermes, forêts nourricières, jardins collectifs, etc.) s’enchevêtrent et se mêlent dans une belle harmonie.

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 Quelles conséquences pour l’industrie horticole?

Pour ma part, je considère que l’horticulture « ornementale » comme on l’a connue jusqu’à aujourd’hui est en voie de disparition. Après une soixantaine d’années (± 1950 à ± 2010) d’existence, ce type d’horticulture retournera d’où elle vient : une horticulture ornementale pour l’élite. Par contre elle laissera sa trace, car même l’horticulture comestible intègrera cette notion de beauté et d’esthétisme.

Cette vision des choses aura comme effet que les manières de faire actuelles seront profondément modifié. Prenons quelques exemples :

  • dans les projets intégrés (condo), une partie des surfaces communes sera consacrée à la culture comestible. Une organisation collective devra donc être mise en place et les entreprises qui entretiennent aujourd’hui les aménagements paysagers devront offrir d’autres services : préparation des potagers, support (en termes d’informations) aux résidents, cueillette et distribution, formations, etc. Dans un tel cas, le rôle des villes pourrait aussi être modifié;
  • les sociétés d’horticulture pourraient disparaitre (ou s’adapter) au profit de coopératives en agriculture urbaine. Ils pourraient aussi bien s’y échanger des semences (de plantes en pollinisation libre), des plants (légumes, fines herbes, fruitiers, etc.) des informations, que des légumes et. En effet, en fin de saison, des échanges de récoltes pourraient aussi avoir lieu (j’échange mon surplus de carottes contre ton surplus d’oignons qui me manque). Les jardineries pourraient-elles devenir des centres d’échanges?;

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  • dans cette notion de partage si importante pour les jeunes générations, une partie des récoltes (aussi bien individuelles que collectives) pourrait être donnée à des organismes sans but lucratif qui viennent en aide aux plus démunies (ex. : cuisines collectives, maison de répit, maisons de soins palliatifs, etc.);
  • les besoins en outils et en intrants aussi vont changer. Plus de grenilettes ou de griffes de jardinage et moins de tondeuses. Plus de biopesticides et de pièges à phéromones que de pesticides de synthèse. Plus de terreau pour l’agriculture biologique que de terreau conventionnel. Etc.
  • les catalogues des grainetiers seront profondément modifiés (sauf pour ceux qui les offrent déjà!). La demande pour les variétés F1 devrait diminuer et celle pour les variétés patrimoniales, biologiques et à pollinisation libre devrait augmenter. En amont, les producteurs de semences devront modifier profondément leur manière de produire;
  • de nouveaux produits devront être développés ou améliorés et rendus plus disponibles : pots et contenants, tables de culture, outils adaptés à la culture sur balcon, systèmes d’irrigation maison, etc. Certains produits devront être retirés de la vente ou modifier pour mieux répondre aux nouveaux besoins;
  • la baisse des ventes des arbres et arbustes décoratifs sera compensée par les ventes d’arbres et d’arbustes fruitiers, les pépiniéristes devront anticiper ce changement, car il prendra plusieurs années à s’opérationnaliser;
  • comme jamais auparavant les entreprises ne devront pas offrir uniquement des produits. Elles devront partager les informations, donner des conseils, rassurer, accompagner, guider. Les entreprises ou groupes qui seront vues comme des accompagnateurs, de bons citoyens corporatifs (contrairement aux multinationales qui ont chaque jour de plus en plus mauvaise presse) seront recherchés par les consommateurs. L’utilisation des outils technologiques (site internet, système de notification, microapplication [App], etc.) permettra à la fois de rejoindre les consommateurs, mais aussi de répondre aux problématiques de manque de main-d’œuvre. Dans les faits, selon moi, les effets seront nombreux et toucheront toutes les sphères de l’industrie horticole aussi bien en ce qui a trait aux entreprises de production, de commercialisation que de services;
  • les aspects collectif et solidaire de l’agriculture urbaine vont aussi influencer grandement l’organisation des villes. En effet, de plus en plus de projets émanent des citoyens plutôt que de l’administration. À cela s’ajoute le fait qu’il faut récolter et donc l’engagement des citoyens dans ces projets est indispensable. Les municipalités devront en tenir compte dans leur planification et leurs opérations.

 

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Des horticultures nouvelles

En même temps que ce virage vers l’horticulture comestible aura lieu un autre virage vers l’horticulture environnementale. Une autre orientation qui apportera elle aussi son lot de changements.

En conclusion, l’horticulture telle qu’on la connaît aujourd’hui sera appelée à de grands changements au cours des 50 prochaines années. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter quelques légumes dans une platebande ou de proclamer les bienfaits environnementaux des végétaux. Il faudra écrire une nouvelle page d’histoire, mettre en place une nouvelle vision de la société, définir de nouveau paradigme. Quel défi passionnant!

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1 Commentaire

  • Jocelyn Gratton

    Bonjour
    vraiment un beau texte qui trace un lien intéressant et direct entre les différentes facettes de l’horticulture à travers les époques, et la tendance actuel. Une réflexion s’impose d’elle-même!

    Merci
    Jocelyn

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